Je vis dans ma camionnette à Montréal – Survie psychologique

Des gens génétiquement exactement comme vous et moi, il y quelques 40000 ans, survivaient dans des grottes en mangeant de la viande crue et en se fabricant leurs propres outils de pierre.  40 millénaires, ce n’est absolument rien dans l’évolution biologique.  Prenez un gamin de Cro-Magnon, transportez-le dans une famille bouchervilloise en 1980, et quelques années plus tard, il pourrait lui aussi écrire des blogs amers et faire du montage vidéo.

Donc, au niveau de la survie, le vansterisme ne pose aucun problème.  Il y a moyen de bien manger, de bien se laver et de bien s’abriter.  Au pire, les humains sont des créatures assez résistantes.

Les choses se compliquent au niveau de la survie psychologique.  De ce côté, je me rends compte d’à quel point je suis faible.  Les millénaires de résilience primitive que mes gênes transportent ne peuvent rien contre 30 années de divans, de réfrigérateurs et de divertissements électroniques.

 

Le complexe du divan

Mes journées sont structurées ainsi : je me réveille, je m’habille et j’enclenche ma discipline matinale.  Je range les choses déplacées dans ma camionnette, je vais m’acheter un berlingot de lait, je me fais des tartines au beurre d’arachides en écoutant la radio sur le siège du passager avant, je prends mon ordinateur et je pars prendre mon premier café dans un endroit où une connexion internet me rendra productif.  Je passe tout le reste de ma journée dans des endroits publics : cafés, piscine municipale, parcs, épiceries, foires alimentaires de gratte-ciels, patinoire, bar.  16 heures plus tard, je reviens à ma camionnette.  Je me cuisine un repas sur mon petit four au propane que je déploie bien proprement à côté de mon logis.  Puis, j’enclenche ma discipline du coucher : je range mes souliers, je branche mon portable et mon ordinateur sur mon bloc-batterie, je m’assure d’avoir de l’eau et je dois parfois aller en chercher, je range les choses que j’ai déplacées, j’installe les rideaux sur mes fenêtres, je lis un peu sur ma couchette et je m’endors.

Dans cette routine quotidienne, il n’y a rien entre les moments où je suis en public et celui où je m’applique à la rigueur du mode de vie ‘camionnette’.  Ce moment où vous pouvez vous écraser en sous-vêtement dans un sofa en buvant un verre de lait n’existe plus pour moi.  Toute ma vie est devenu un rituel pratique, discipliné et productif.  Est-ce que j’aurais abandonné le « rat-race » pour quelque chose d’encore pire?

Je crois qu’on pourrait nommer ainsi cette petite déprime qui m’a frappée après environ un mois de vansterisme : le complexe du divan.  C’est une espèce de fatigue psychologique qui me mettait dans un drôle d’état lorsque je fermais le café où je travaillais en sachant que je n’avais nul part où aller à part la discipline de ma camionnette.  L’effouerage dans du « mou » était ce qui me manquait.

Je ne sens pas que j’ai trouvé une vraie solution à ce problème et je porte maintenant une vraie admiration aux gens qui vivent sans divans ou sans l’accès à une intimité facile et confortable.  Mes pensées vont aux itinérants, aux personnes hospitalisées, aux prisonniers, aux soldats, etc.

J’ai trouvé des stratégies fonctionnelles pour me remonter le moral.  Je me suis mis à passer un peu de temps dans des divans publics, disponibles dans quelques cafés.  Voici mes préférés :

Le sofa et le “placard” dont je parle sont dans la pièce au fond qu’on voit par la porte à droite.

– Dans le fond du Café l’Escalier, coin Sainte-Catherine et Berri, il y a un espèce de placard-puit-de-soleil où il y a un vieux sofa bien confortable.  Faites attention aux plantes, juste à côté.  Je crois que des gens y déposent leurs affaires en blessant ces compagnonnes que j’apprécie beaucoup.

 

Tout à droite, on distingue un peu le divan.

– Au Café Hoche dans « HoMa », près du marché Maisonneuve, il y a un somptueux divan en cuir, au fond de la salle.  Il y a une prise de courant juste à côté!  C’est très pratique!
 

 

 

 

À la cafétéria au coin d’Ontario et de Pie IX, il y a 3 divans passables dans le coin nord-est de la salle.  En soirée, ce café est presque désert et j’apprécie l’intimité de ce petit coin.

Je me force souvent à arrêter de travailler sur mon portable lorsque je visite ces divans.  J’essaie de les définir comme des endroits de repos.  Je lis ou je rêvasse.  Somnio ergo sum.

 

Stigmatisation de la pauvreté

Je ne pourrais même pas briguer le romantisme de la pauvreté.  Ce serait un mensonge.  Malgré tout, je me suis senti stigmatisé comme un pauvre bum bon-à-rien.  Seulement à cause des quelques mois que j’ai choisis de vivre dans la simplicité volontaire urbaine!  Imaginez ce qu’endurent les gens faisant face à des vraies situations de pauvreté…

La stigmatisation, c’est lorsque des gens utilisent des idées reçues pour juger et ostraciser d’autres personnes.  Quelques exemples de stigmatisations : les gens atteints de maladies mentales sont dangereux; les personnes qui ont le VIH sont des junkies sodomites; les policiers sont tous des douchebags violents, les entrepreneurs sont tous des profiteurs avares, etc.

Nous stigmatisons tous quelqu’un d’autre.  C’est la grande médiocrité de l’humain.  J’essaie d’éviter ce genre de réflexions, mais comme vous l’avez vu dans mon blog, je suis comme tout le monde et je continue de pester contre les banlieusards, les téléspectateurs de TVA et les responsables des communications dans une firme de gestion comptable spécialisée en publicité.  Je m’excuse, je sais que vous n’êtes pas tous comme je dis que vous l’êtes.

Moi, je n’ai pas aimé être stigmatisé.

Je n’ai pas aimé quand des amis de mes amis ont fait de moi le dindon de la farce sans même me poser des questions sur les raisons de mon mode de vie.  Leurs jokes étaient même pas drôles.

Je n’ai pas aimé quand un policier m’a traité comme un suspect uniquement parce que je lui ai dit que j’allais dormir dans ma camionnette.

Je n’ai pas aimé quand ma mère a refusé que j’entrepose chez elle des couvertures venant de ma camionnette à cause de mes prétendues bibittes et punaises de lit.

J’ai préféré me faire poser des questions, me faire mettre au défi dans mes convictions et mon expérience ou, tout simplement, me faire dire que j’avais tort.

Sans la compréhension de mes quelques précieux amis et de mon amoureuse, je ne pense pas que j’aurais aussi bien toffé.  Les bons commentaires sur Facebook ont aussi fait un petit velours et m’ont donné un peu de la caution qui contrebalançait les préjugés.

 

L’ennui 

Je crois que mon blog l’explique bien : la vie d’un Vanster n’est pas un aventure excitante.  C’est une discipline rigide et une série de routines assez ennuyantes.

Personnellement, je ne m’ennuie jamais.  J’ai trop de travail et il semble que je tombe sans arrêt sur des choses extraordinaires chaque fois que je lâche mon ordinateur.  Je dois être chanceux : un beau coucher de soleil, un bon show de musique, un gala de lutte de sous-sol d’église, un spectacle de danse, un bâtiment abandonné intéressant, un bon musicien de rue, des belles filles qui jouent au badminton dans un parc, un canard qui fait sa toilette dans un étang, des graffitis géniaux…  Je ne comprends pas les gens qui s’ennuient.

Mais je sais que ces gens souffriraient terriblement s’ils vivaient dans une camionnette sans télé, sans accès facile à du comfort-food et sans lieu de repos.

Si vous essayez le vansterisme, écoutez donc Descartes, quand il disait ceci : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre ».

Le Vanster a donc besoin de beaucoup de choses à faire.  Préparez vous du travail, de la lecture et des projets.  Repérez les petits divertissements gratuits qui vous font du bien.  Parce qu’en plus de ne pas savoir rester au repos, vous n’aurez même pas de chambre.

Merde, deux références à Descartes dans une seule chronique…  Le roi du doute…  Je dois vraiment filer un drôle de coton aujourd’hui.  Il serait peut-être temps que je me retrouve un appart…