Mon premier pousse-pousse

(English version “My first rickshaw” available soon)

par Alexandre Hamel, case août 2011

 

Quand j’ai rencontré Marcel, cialis mon sac-à-dos était encore ficelé sur le toit du taxi-brousse qui m’avait amené à Antsirabe, la deuxième plus grande ville de Madagascar.  J’ai été chanceux, avec ce taxi-brousse.  J’avais à moi seul la moitié du siège du co-pilote.  Pour moi tout seul!  Et pas n’importe quelle moitiée…  La place près de la fenêtre!  Paraît-il qu’un blanc assis en avant permet d’échapper plus facilement aux policiers corrompus qui installent un peu partout leurs petits postes de péage personnels…

J’étais donc le premier passager à mettre pied à terre.  Marcel s’est approché de moi pendant que les 24 autres échappaient doucement à l’étau de la petite camionnette à 15 places.

Il me demande avec insistance où est mon hôtel.  Pour 1000 Ariarys (0,50$), Marcel me garantit pouvoir amener moi, ma copine et nos 2 immenses sacs jusqu’à n’importe quel hôtel.  En un clin d’œil!  « Zou! », qu’il fait avec sa main.

La proposition est intéressante mais les conseils d’un passager du taxi-brousse me trottent dans la tête : il faut se méfier des chauffeurs de taxi après le coucher du soleil.  Ce ne sont pas des vrais chauffeurs.  Certains vont vous escroquer.  D’autres vont vous égorger comme des poulets pour une poignée d’Ariarys…

Il fait nuit depuis plusieurs heures.  L’éclairage des rues, c’est de la science fiction, à Madagascar.  Mon chauffeur de taxi se fait de plus en plus insistant.  Il a été rejoint par de nombreux compétiteurs qui me proposent bruyamment la même chose.  Avec ma lampe de poche, je suis occupé à surveiller l’inconnu surgi de nulle part qui s’affaire dans le tas de bagage sur le toit de la camionnette.  Si j’entends un bruit de zipper, je grimpe…

Quand je mets finalement la main sur mon sac-à-dos, je me retourne et je comprends.  Marcel n’est pas un chauffeur de taxi.  Lui et ses 12 compères sont attelés à de grosses brouettes à propulsion humaine : les pousse-pousse.

Il n’en est pas question!  J’imagine le portait : un jeune blanc, caméra digitale à la main, tiré par un vieil homme Malgache pieds nus.  Même sous le harcèlement incessant des pousse-pousse qui me suivent jusqu’au centre-ville, je préfère marcher.

Le lendemain, ils m’attendent devant la gargote où j’ai loué une chambre.  Avec mon maigre Malgache, j’essaie de leur expliquer pourquoi je ne veux pas utiliser leurs services.  Ils ne semblent pas comprendre.  Je leur dis qu’ils auront plus de chance avec les vieux touristes européens, à l’hôtel…

C’est presqu’exactement cet instant qu’une douzaine de baby-boomers français a choisi pour faire parade devant nous.  Chaque touriste est assis dans un pousse-pousse joyeusement coloré.  Évachés confortablement derrière leurs mules humaines, caméras dernier-cri en main, expressions de satisfaction ennuyée au visage, ils sont suivis par un petit cortège d’enfants ramassant les stylos et les ballounes qu’ils lancent dédaigneusement sur le sol, en guise d’offrande du monde civilisé.  J’ai honte.

Touristes français en pousse-pousse.

Marcel, qui fait partie du petit groupe qui assiste à ce spectacle, parle un très bon Français, vestige de l’époque coloniale.  Il a 42 ans et est un pousse-pousse depuis 22 ans.  Marcel semble comprendre mon embarras un peu mieux que ces collègues.

Marcel

« Ce n’est pas comme ça chez vous, mais ici, c’est comme ça.

–    Mais vous ne trouvez pas que le symbole est horrible? »

Marcel rit.

« Non, ici, tout le monde prend les pousse-pousse. »

 

Ce n’est pas tout à fait vrai.  Après une journée d’observations, j’ai compris que, oui, les pousse-pousse font partie de la vie quotidienne d’Antsirabe.  Plus de 4000 d’entre eux sillonnent la ville de 182 000 habitant.  Ils jouent le rôle de nos camions de livraison, de nos taxis et de nos autobus scolaires.  Les gens habitant dans les banlieues aisées les utilisent tous les jours pour aller travailler et faire leurs emplettes.  Les gens plus pauvres habitant dans le centre ne les utilisent pas.  À Antsirabe, les classes sociales sont claires : on tire ou on est tiré.

 

Quand je demande à Marcel comment il est devenu un pousse-pousse, c’est Léonard, un de ses collègues, qui répond à sa place :

« On ne peut pas travailler à l’usine, dans la maçonnerie ou dans l’artisanat.  Pour ça, il faut un diplôme.  Et l’école coûte trop cher ».

Pendant ce temps, Stéphane nous a rejoint.  Il est beaucoup plus jeune que Marcel et Léonard.  Marcel traduit ses explications.  Stéphane a été à l’école.  Mais, quelques années plus tôt, il a perdu son emploi à la brasserie THB, qui fournit toute l’île en bière.  Selon lui, c’est à cause de la politique que les gens sont pauvres et achètent moins de bière.  C’est à cause de la politique que l’usine est obligée de ralentir et de licencier.

Il a raison.  Récemment, le magazine économique Forbes a mis Madagascar au sommet de sa liste des pires économies de la planète.  Comme Stéphane, Forbes blâme la politique tordue de Madagascar.  Depuis 2002, une série de coups d’états parfois sanglants a laissé un gouvernement transitoire incompétent, cor rompu et malveillant à la barre du pays.  À cause de la présence de ce gouvernement illégitime, les pays occidentaux ont retiré leurs promesses d’aide financière et humanitaire.

La mauvaise gestion des immenses richesses naturelles, l’absence d’une réelle force de sécurité et une corruption omniprésente empêchent tout développement.  Un propriétaire terrien de Mahajanga, sur la côte Ouest, me racontait ne pas cultiver ses rizières puisque des bandits armés de AK47 peuvent trop facilement profiter de la semi-anarchie pour surgir en pleine nuit et voler les récoltes.  Ça lui est déjà arrivé plusieurs fois…

L’agriculture, l’industrie, les services publics, l’éducation…  Tout tourne au ralenti, même pour les patients Malgaches, dont le dicton favori est pourtant « mora, mora » (doucement, doucement).  Même eux trouvent que Madagascar s’écrase et sombre…

Cette dérive économique a des conséquences très tangibles.  Le prix du riz a doublé et le chômage gagne du terrain.  À Antsirabe n’importe qui peut louer une brouette et tenter sa chance.  Donc, beaucoup de chômeurs deviennent pousse-pousse.  Ça tombe bien puisque de moins en moins de gens peuvent se payer des voitures et de l’essence.

Pendant la courte période touristique, les pousse-pousse réussissent à empocher l’équivalent de 20$ par jour, une somme énorme.  Grâce à ces quelques mois de grande affluence, les plus économes réussissent à acheter le riz et le charbon nécessaire à la survie de leurs familles.

Les pousse-pousse ne leur appartiennent pas.  Ils les louent au prix de 2$ par jour.  Ils doivent aussi payer un frais de 1$ par jour.  Je n’arrive pas vraiment à comprendre ce frais supplémentaire.  Mais, dans un pays où le pot-de-vin fait loi, plus rien ne me surprend et j’ai appris à ne pas poser trop de questions.

De gauche à droite: Léonard, Marcel et Stéphane

Marcel, Léonard et Stéphane espèrent toujours que je vais engager l’un d’eux pour m’amener prendre mon petit déjeuner au marché, un demi-kilomètre plus loin.  Malgré la faillite de leur pays, malgré leur vie gagnée à courir pieds-nus pour barrouetter des touristes et des riches Malgaches corrompus, malgré le petit blanc curieux qui refuse obstinément un service abordable et complètement normal, ils sourient.  Ils comprennent qu’avec moi, aucun départ n’est en vue.

Marcel fait craquer ses mains calleuses en les dépliant lentement de la poignée sur laquelle elles se sont fermées plusieurs heures plus tôt.  Les 3 pilotes s’assoient sur le repose-pieds des passagers et étendent leurs jambes à la musculature parfaite.  Comble du repos, ils soulèvent du sol leurs pieds noirs, aplatis et couverts de corne pour s’appuyer nonchalamment sur la poignée déposée au sol.  Ils sont maintenant 5 ou 6 dans cette position.  Stéphane déboutonne sa chemise pour faire bronzer son maigre torse.  Le contraste avec les jambes musclées est étrange.  Léonard sort un jeu de dominos.

J’ose la grande question :

« Vous ne vous sentez pas mal de faire le même travail que les zébus et les chevaux?

Marcel répond : Non.  Au moins, on travaille.  Je ne veux pas être un chômeur et mourir de faim. »

Je lui explique alors que dans mon pays, au Canada, les chômeurs reçoivent chaque mois un bout de papier imprimé par le gouvernement.  À la banque, ils échangent ce bout de papier contre de l’argent et peuvent ainsi faire vivre leur famille.  Beaucoup restent donc chez eux toute la journée.

« Ça doit être ennuyant, me répond Léonard.

– Oui…  En fait, beaucoup de ces chômeurs s’ennuient tellement qu’ils deviennent très tristes.  Jusqu’à en être malades, parfois… »

Stéphane, Léonard et Marcel sont tous d’accord :

«  Pauvres Canadiens… »

C’est finalement Marcel qui m’a amené au marché.

 

 

 

 

 

 

 

 

Après m'avoir amené au marché, Marcel a finit par accepter de me laisser essayer son pousse-pousse.