La pire projection de ma vie

Par Alexandre Hamel

L’auteur est un cinéaste documentaire ayant collaboré avec l’hôpital psychiatrique Louis-H. Lafontaine et ses patients dans le cadre d’une campagne de démystification de la maladie mentale. Il a réalisé les séries documentaires « Clé 56 », « Foliewood » et
« Maisons de fous ».

Avant première de Foliewood, en mai 2011, à l'Hôpital Louis-H. Lafontaine

Le 6 mai 2011, devant environ 200 invités, je présentais « Foliewood » en avant-première.Foliewood est une web-série documentaire à propos de personnes atteintes de maladies mentales ou d’un trouble envahissant du développement. J’y travaillais depuis presque un an. J’étais fatigué. Les longues nuits de montage et les deadlines impossibles m’avaient laissé dans un état déplorable que je masquais maladroitement à l’aide de boissons énergisantes.

Le projet a une particularité le rendant très intéressant pour de nombreuses personnes et extrêmement important pour quelques autres: la série comporte des vidéos réalisées par les sujets du documentaire.

Ces vidéos partagent un point de vue subjectif et unique sur la maladie mentale. Ils permettent à la série de dépasser tout ce que j’aurais pu produire seul. Après avoir vu mes capsules documentaires et un point de vue extérieur sur mes sujets, le spectateur peut voir leur vie et la maladie mentale de l’intérieur. Dans les résidences de l’hôpital psychiatrique, les réalisateurs en herbe ont suivi mes cours de cinéma pendant plusieurs mois. Certains des projets n’ont été terminés qu’au prix de longs efforts.

En particulier le film de Marie-Pier. Cette jeune femme est atteinte du syndrome d’Asperger. À cause de sa condition, elle éprouve de grandes difficultés devant de petites choses simples de la vie : parler aux gens, supporter le son d’une bouche d’aération, serrer la main de quelqu’un. Mais, elle a de grandes forces. Elle est intelligente, créative et travaillante. La cinéaste parfaite…

Le 6 mai 2011, 2 heures avant la projection d’avant-première, mes assistants-monteurs m’ont remis les DVDs contenant les vidéos : mes courts documentaires et les vidéos réalisés par Marie-Pier et les autres sujets. La nuit précédente, les assistants-monteurs avaient travaillé d’arrache-pied pour extirper ces vidéos des immenses serveurs informatiques où ils sont emmagasinés pendant le montage. Pour graver les DVDs, ils ont dû se battre contre les caprices d’un système dernier cri que personne ne savait encore manipuler parfaitement.

Mes DVDs encore chauds dans mon sac à dos, je me suis lancé dans le métro pour ne pas être en retard à la projection. Arrivé à la salle, le travail de PR a commencé : serrage de mains, bonjour par ici, merci par là. Mon patron, l’adjoint du directeur de l’hôpital supportant le projet, s’affairait à faire fonctionner une machine à pop-corn louée pendant qu’on m’installait à la hâte un micro sans fil. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais raconter aux 200 invités. Je me demandais si j’avais bel et bien mixé correctement le son de la troisième scène du deuxième épisode…

Quand je manque de sommeil intensément, je vois les murs concaves. Ils se courbent comme si leur centre était attiré par un trou noir placé juste devant moi. Je crois que les 16 heures par jour que je passe devant des écrans d’ordinateur ont un effet dévastateur sur certains rouages étranges de mon for intérieur. Une autre boisson énergisante.

Et BANG! La soirée commence. Le directeur général de l’hôpital me présente, je présente le projet. Au milieu de la salle, une éducatrice spécialisée que j’ai filmée durant des mois me lance un regard encourageant. Je fais signe au projectionniste et il démarre le premier vidéo de la série.

L’ordinateur a fait le con: environ une image sur dix est remplacée par une image choisie aléatoirement dans les 175 heures de matériel que j’ai filmées pour réaliser le projet. Mes assistants-monteurs n’ont pas eu le temps de vérifier les DVDs. Moi non plus.

Au moment où on devrait voir Édith serrer son ami dans ses bras, on voit Roger se gratter le derrière. Au moment où on devrait entendre Marie-Pier dire qu’elle a réussi à obtenir un diplôme collégial malgré son trouble obsessif-compulsif, on entend Jonathan parler de la bouffe de la cafétéria. Et ainsi de suite.

90% de chaque vidéo est correctement projeté. Mais, cette série vidéo, c’est mon bébé. On a mis 10% de mon bébé dans un blender. Le pied, disons. Et on appuie sur le bouton « liquify » durant de courts intervalles imprévisibles. Impuissant, je vois tout ça devant 200 personnes. Et les murs sont concaves…

Je pense aux implications graves des niaiseries du blender : des personnes que j’ai filmées mais qui ont décidé de ne pas apparaître dans le vidéo pourraient apparaître. Ou des propos anodins pourraient être juxtaposés aléatoirement pour faire dire des choses horribles à mon bébé au moignon déchiqueté.

Arrive le temps de projeter les vidéos des sujets du documentaire. Ils ont en majorité été tournés avec ma petite caméra « amateur ». Tout est resté dans mon petit système « amateur ». Tout va bien. Je vois leurs yeux qui brillent, ils ont réussi! Les vidéos sont parfaites, telles que les artistes les ont conçues.

J’ai gardé le film de Marie-Pier pour la fin. D’après moi, cette première œuvre est un petit bijou. Le projet était tellement bon que j’ai montré à Marie-Pier à se servir du système vidéo HD prêté par la compagnie de production qui supportait le projet. Comme ça, la vidéo sera en haute définition et pourra peut-être être diffusée dans les festivals de films… Qui sait?

Le film de Marie-Pier est donc lui aussi passé par la machine « professionnelle » qui remplace aléatoirement des images et des sons par d’autres. Le film de Marie-Pier démarre et la catastrophe recommence. On pousse sur la tête du bébé qui hurle et dont le pied est maintenant bel et bien liquéfié. Les lames du blender peuvent désormais atteindre la hanche du bambin. Et des petits morceaux de fémur ensanglantés volent dans tous les sens.

À l’extérieur de mes émotions hallucinées, Marie-Pier devient blanche. Cette projection, c’était son grand moment. Et tout est gâché. Son film à l’esthétique léchée est grossièrement défiguré par cet horrible accident technique.

Le syndrome d’Asperger de Marie-Pier lui donne de la difficulté à affronter les imprévus. Malgré tout, Marie-Pier supporte le carnage cinématographique et quitte élégamment la soirée. Dire qu’il y a quelques mois, un changement de la disposition des chaises dans la salle à manger aurait pu la faire exploser… La réadaptation, ça marche quand les gens s’y mettent!

Elle m’a confié plus tard avoir été aussi paniquée que moi, lorsqu’elle a vu son œuvre être mutilée devant 200 personnes. Mais elle m’a pardonné (j’aurais dû vérifier les DVDs). Après 2 ou 3 nuits de cauchemars coupables, je m’en suis aussi remis.

Je me suis finalement reposé et les murs ont repris leur forme. La série télé (Maisons de fous) que j’ai montée parallèlement au projet sera diffusée À TV5 à partir de septembre 2011. J’ai tout vérifié, tout devrait être correct, à moins que la compagnie de production n’ait vraiment déconné. L’Hôpital Louis-H. Lafontaine organisera la vraie première publique de la série web « Foliewood » le 13 septembre 2011, dans un vrai cinéma de Montréal. Marie-Pier et moi pourrons finalement voir nos bébés intacts faire leurs vrais premiers pas. Et mon prochain projet sera réalisé avec mon fidèle petit équipement « amateur ».

Du positif: le grand moment de la soirée, quand les réalisateurs en herbe se lèvent sous les applaudissements du public.


Pour suivre Foliewood, visitez www.foliewood.com.  1ers épisodes dès le 13 septembre 2011.
La première publique de Foliewood aura lieu au Cinéma Beaubien, le 13 septembre 2011, à 19h.
« Maisons de fous » sera diffusée en 8 épisodes, à TV5 Canada, les mercredis dès le 21 septembre 2011